Emmanuel Burdeau

Trois documentaires allemands à la Berlinale : Spengler, Scheffner, Werner
Emmanuel Burdeau

Il n'est pas de festival de cinéma concevable sans l'insistance particulière d'une ou deux images.A Berlin, pour ceux qui auront choisi de circuler entre les sélections – Compétition, Panorama, Forum, Séances spéciales –, ce pourrait être cette année un champ soumis à la menace de quelque machine. Une image de rêve ou de cauchemar lynchien, d'autant plus incongrue que la partagent non pas trois fictions, mais trois documentaires. Allemands, qui plus est. (...) Le deuxième film s'intitule Revision, il est signé du documentariste berlinois Philip Scheffner. Grand bonheur, que d'avoir assisté dans la vaste salle comble du Cinestar à la première d'un film aussi ambitieux et, peut-être, difficile. Les spectateurs du Festival international du documentaire de Marseille connaissent la singularité du travail de Scheffner, les enquêtes intellectuellement et poétiquement complexes de Half Moon Files (2007) et du Jour du moineau (2010). Le cinéaste revient ici sur un fait divers vieux de 20 ans, la découverte des corps de deux immigrés roumains dans un champ de blé du nord-est de l'Allemagne. Le film commence là, par l'image d'une moissonneuse faisant son œuvre dans ce champ où demeurent tant de mystères. Pourquoi les chasseurs reconnus comme responsables n'ont-ils pas été inculpés ? Est-il bien vrai qu'ils ont confondu les deux hommes avec des sangliers sauvages ? Quelles étaient exactement la densité des ténèbres, cette nuit-là, la visibilité ? N'est-il pas délirant qu'au moment du procès les familles des victimes n'aient pas même été averties, au motif qu'elles n'auraient eu aucun complément d'information à apporter ? Quel rapport, entre cet « accident » et la prétendue ouverture des frontières européennes, le racisme, les manifestations brutales contre les camps de réfugiés… ? J'ai dit : le film commence là. Le film, à dire vrai, ne cesse de commencer et de recommencer. Il ne cesse de se demander où commence cette histoire : à la découverte des corps ? au moment où les épouses sont informées de la mort de leurs maris ? les enfants de celle de leurs pères ? à l'ouverture de l'enquête ? Revision, comme son nom l'indique, est une tentative pour rouvrir, par les moyens du cinéma, un dossier hâtivement clos : enquête sur une enquête. Scheffner retourne dans le champ, recalcule les distances, demande à un scientifique de l'y accompagner la nuit, parle aux avocats, aux journalistes, sans autre intention affichée que celle de poser des questions. Commencer et recommencer sans cesse est aussi une manière de tuer le suspense policier, la recherche du bon coupable pour y substituer le travail infini de la compréhension, de l'analyse, de la vision et de la révision. Pour tenir qu'il n'y a pas de fait divers, que des faits d'histoire. J'ai dit : par les moyens du cinéma. Scheffner introduit une nouveauté dans le paysage pourtant saturé de l'enquête documentaire avec entretiens. Pourquoi sont-ce souvent des visages muets que le spectateur regarde ? Parce qu'alors acteurs et témoins écoutent les réponses qu'ils ont tout à l'heure données au cinéaste. Ils sont donc maintenant libres d'acquiescer, de rectifier ou de donner simplement à sentir, par quelque froncement de sourcil ou regard en l'air, ce qu'ils pensent de ce qu'ils ont dit. La trouvaille est parfaite. Elle renverse l'inquisition documentaire en rapport d'une écoute à une parole, d'une parole à elle-même. Elle est elle-même enquête, révision : non pas clôture, mais relation d'une parole ou d'un fait à lui-même sur le mode de la répétition interrogative. Mieux : de l'écho. Comme si était enfin déjouée l'impossibilité fameuse – formulée par Paul Celan – faite au témoin de témoigner pour le témoin ! (...)